Henri Guillemin face à de Gaulle

 

 

Fasciné mais pas séduit...

 

L'imagerie populaire ou certaines idéologies politiques imposent à l'Histoire des travestissements souvent durables, et d'autant plus durables qu'il est sacrilège (ou du moins « mal élevé ») de prétendre les ôter. En 1840, Lamartine se voit fortement contesté à la Chambre des Députés, lorsque, parlant de Napoléon dont on va ramener cette année-là les cendres à Paris, il ose dire: « J'ai compris pour la première fois ce que valaient la pensée et la parole libre en vivant sous ce régime de silence et de volonté unique dont les hommes d'aujourd'hui ne voient que l'éclat, mais dont le peuple et nous, nous sentions la pesanteur. »

En publiant Le Général clair-obscur, Henri Guillemin prend un risque du même ordre: le portrait de Charles de Gaulle, qu'il propose dans cet essai, s'écarte beaucoup de l'hagiographie. Le choix des points de vue et les sources utilisées expliquent largement les divergences. En effet, si les fabricants de mythes ont pour habitude d'isoler les faits héroïques, Henri Guillemin, lui, délibérément, réinsère ces faits dans la trajectoire gaulienne: le 18 juin 1940 cesse ainsi d'être une image d'Epinal et apparaît comme une des étapes de l'ascension du général vers le pouvoir. D'autre part, Guillemin ne retient pas uniquement les propos publics de de Gaulle ou ceux de ses inconditionnels; il préfère, chaque fois que cela est possible, les nuancer par des documents plus fiables, comme les Lettres, Notes et Carnets privés de de Gaulle (partiellement publiés à ce jour par son fils), et sur des révélations plus critiques, comme les souvenirs de Claude Mauriac qui fut le secrétaire du général, ou les ouvrages de Tournoux et de Flohic, etc. A la fin du Général clair-obscur, le lecteur trouvera quelque sept cents notes et références qui éclairent les citations. C'est dire que le contradicteur aura affaire à forte partie et que, de la première ligne à la postface, il trouvera Henri Guillemin, fidèle à lui-même, soulignant et montrant du doigt, les aveux qui se dissimulent dans telle phrase, à première vue, anodine.

L'essai comprend trois grandes parties. Dans la première l'auteur examine trois phases essentielles de la carrière du général: ses « débuts » jusqu'en 1946, son retour au pouvoir en mai 1958 et sa chute en avril 1969. Dans les deux autres, il s'attache à cerner successivement la personnalité du de Gaulle de l'Histoire et celle de l'homme Charles de Gaulle. Impossible de rendre compte en détail de cette réécriture. Simplement, quelques éclairages significatifs.

Pour Henri Guillemin, il est incontestable qu'en juin 1940, le général ne se borne pas à refuser l'armistice, mais « qu'il se jette en même temps à la conquête (politique) de la France ». Depuis la fin de la Grande Guerre, en effet, le jeune sous-officier de Gaulle a « l'ambition de tatouer son nom sur l'Histoire ». Pas question pour lui de végéter de garnison en promotion: il a bénéficié du soutien, efficace, du maréchal Pétain. Les livres qu'il a publiés par la suite lui ont donné de l'assurance et une notoriété certaine. Paul Reynaud, séduit par les thèses de Vers l'armée de métier, fera faire au général (à tittre temporaire), le 6 juin 1940, un pas décisif vers le pouvoir en le nommant sous-secrétaire d'Etat à la Défense. Cette qualité facilite les débuts de de Gaulle à Londres. Là, l'ambitieux commence par cacher ses véritables desseins. En 1943 encore, il déclare à l'intention des Américains qui ne l'aiment pas: « Dès la libération obtenue, je disparaîtrai de la scène, retournant à la vie privée ». Mais, parallèlement, il s'arrange pour écarter les concurrents potentiels; ceux de la Résistance, en particulier, en se faisant reconnaître, grâce à Jean Moulin, pour chef unique. En 1944, il presse les Alliés de permettre que la 2e DB soit le premier groupe armé à « occuper » Paris, quasi évacué par les Allemands; ainsi, il apparaîtra comme le Libérateur, et, en même temps &emdash;quand il aura réussi à désarmer les sections des Résistants du parti communiste&emdash;, comme le gardien de l'ordre républicain contre le « péril totalitaire » (inesixtant). Son objectif est atteint: pendant près de 16 mois, de Gaulle exerce une sorte de monarchie absolue. Il n'y renonce qu'après les élections de 1946 qui ne lui sont pas favorables.

Pas de doute non plus &emdash;et ceci confirme cela&emdash; qu'en mai 1958, de Gaulle, pour revenir au pouvoir après douze années d'exil intérieur, a mené une double politique. Dès avant le 13 mai, il se présente aux généraux d'Alger comme le recours qu'ils doivent appeler, fût-ce en intimidant le gouvernement; en même temps, il s'efforce de passer aux yeux de la nation pour le dernier rempart à un coup d'Etat militaire. Henri Guillemin rapporte jour par jour les contacts secrets du général avec les militaires d'Alger qui mettent au point l'opération « Résurrection » sur Paris; et il note que, le 29 mai, au moment précis où le Président Coty prie enfin l'Assemblée nationale d'investir de Gaulle en qualité de Président du Conseil, l'ordre de stopper l'opération aéroportée, en cours d'exécution, est donné. de Gaulle a fait son 2 Décembre, sans aller jusqu'à utiliser les moyens du 2 Décembre auxquels il répugnait.

C'est dans la séquence suivante &emdash;de toutes, la plus longue&emdash; que Henri Guillemin semble, un moment, très proche de de Gaulle, ou du moins d'une réforme politique que le général appelait une révolution et qu'il n'a cessé de caresser des années 40 jusqu'à sa dernière journée de présidence: la transformation radicale des rapports entre le capital et le travail par la participation. En 1944 et 1945, de Gaulle a engagé le processus par des nationalisations et par la création des premiers conseils d'entreprise. Mais, la droite, sur laquelle il compte pour se remettre en selle, a renâclé et de Gaulle s'est fait plus discret sur ses intentions en la matière. En 1958, et pendant son premier mandat présidentiel, le général est entouré d'une sorte de conseil suprême de la bourgeoisie. Ce ne sont pas MM. Pinay, Baumgartner, Rueff ou Pompidou qui accepteraient de le seconder. Au cours de son second mandat, au printemps 1967, de Gaulle risque une ordonnance qui prescrit l'intéressement des travailleurs. Le premier ministre Georges Pompidou, ancien directeur de la banque Rothschild, fronce les sourcils qu'il a épais, et Giscard d'Estaing, indispensable appoint de la majorité avec ses Républicains indépendants, est plus que réticent. Nouvelle temporisation obligée jusqu'en mai 68. De ce mois-là, on ne retient souvent que la mise en scène de Baden-Baden et le discours musclé du 30 mai, qui ont incontestablement déterminé la victoire écrasante des gaullistes un mois plus tard. Selon Henri Guillemin, l'événement capital, c'est l'allocution du 24 mai dans laquelle de Gaulle proposait aux Français le referendum sur la participation. Dès cet instant, ses « amis » politiques se détournent de lui. Le XVIe arrondissement fait chorus avec Raymond Aron et tous les nantis: « de Gaulle n'existe plus. Il est le seul à ne pas le savoir. » Pompidou, mis au rancart, piaffe d'impatience pour prendre sa succession. Et de Gaulle persiste. Le 27 avril 1969, il offre enfin l'occasion à la droite et aux giscardiens de lui donner le coup de pied de l'âne: désavoué par le referendum, de Gaulle démissionne; le 29 avril, le rassurant M. Pompidou &emdash;qui lui ne rêve pas de « soviétisation »&emdash; pose sa candidature à l'Elysée.

On sait l'estime d'Henri Guillemin pour les hommes qui, à l'instar de Hugo, Zola ou Jaurès, se sont battus et ont pris des risques pour qu'advienne une société qui respecte la justice et la dignité de chacun. Pourtant, en dépit des tentatives sérieuses que de Gaulle a faites pour raboter les privilèges brutaux du capital, beaucoup de choses empêchent l'essayiste d'être enthousiaste, &emdash;et en particulier, un doute sur les motivations de de Gaulle. Non pas sur ses sentiments démocratiques: « Ce monarque, dit-il, s'est plié au jeu de la démocratie avec une entière loyauté. » Mais sur la vérité de son altruisme dans l'exercice de ses fonctions. de Gaulle a tant de fois manifesté son mépris des politiciens (« les politi-chiens »), des militaires (« tous des cons! ») et même des Français (« les Français sont des veaux »)! Il entendait traiter ses compatriotes « d'après les services qu'il attendait d'eux ». Pragmatisme froid qui transparaît également dans les procédés auxquels il recourt lorsqu'il est au pouvoir: double langage (« Je vous ai compris »), chantage à la démission, affabulations sur le péril communiste pour obtenir le soutien des « honnêtes gens » terrorisés... Dans Le Fil de l'Epée (1932), de Gaulle avait tracé un bref portrait du chef: « L'homme d'action ne se conçoit pas, écrivait-il, sans une forte dose d'égoïsme, de dureté et de ruse ». Ce modèle, il l'a réalisé comme le comédien de Diderot, sans être jamais dupe de la geste qu'il mettait en scène. Il savait bien que la grandeur de la France, qu'il évoquait sans cesse avec les accents d'un Burgrave hugolien, était révolue depuis la perte de l'Empire et l'affirmation des super-puissances. En dépit de cela, dit Henri Guillemin, « de Gaulle jouait, à l'Elysée, une espèce de comédie pathétique, quelque chose comme une longue représentation d'adieu, bien plutôt même une commémoration posthume, mais qui faisait semblant de ne pas le savoir, et que le monde regardait, médusé ».

L'homme privé, « le pauvre homme », comme disait le général lui-même, se laisse moins aisément déchiffrer. Guillemin entrevoit un être totalement désintéressé, qui savait être tendre et cordial pour les siens, &emdash;voire sensible à la douleur des autres; un individu physiquement courageux; un père profondément triste auprès de sa petite fille mongolienne. Un solitaire aussi, qui avait peu d'amis, et qui n'était pas seulement athée en ce qui concerne la métaphysique.

Clair-obscur: l'adjectif retenu dans le titre de l'essai désigne certes la part d'inconnu que l'Histoire n'a pas encore dissipée; il indique surtout le malaise d'Henri Guillemin face à un homme qui le fascine, mais qu'il ne peut se résoudre à aimer.

Guy Peeters - guypeeters@clubobs.com

 paru dans le Bulletin d'information du CEP (Cercle d'Education Populaire)
de juiller 1984 et dans Le Journal des Procès du 7 septembre 1984